Je poste ici un récit que j’ai proposé à l’occasion d’une demande d’une relation autour du fait que chaque vie est une histoire, chacun de nous en a vécu ou en connaît des histoires vraies. Et que l’acumulation de ces histoires forment un grand projet. Il nous invite à participer à l’inspiration que lui a procuré le livre « Je pensais que mon père était dieu. » de Paul Auster. Il est important que les histoires soient vraies. Elles sont découpées en plusieurs thèmes, voici ma proposition, en attendant une prochaine et ici le lien pour trouver l’origine du concept! Enjoy!
 
Thème: Famille
 
C’était un mercredi après-midi, j’avais dans les onze ans et mon frère, dans les neuf. Il faisait bon, mon père était comme d’habitude a la maison. Habitude très ancienne, puisqu’en onze ans, je ne l’avais vu travailler que 1 an plus ou moins. Je ne sais pas pour aujourd’hui, mais a mon époque, ce n’était pas très courant que ce soit la mère qui travaille et pas le père. Enfin, il était donc celui qui faisait les repas, la vaisselle en semaine et le ménage aussi d’ailleurs.
Il avait été dans sa prime jeunesse commercial, professeur d’histoire et modèle pour un magazine de mode noir américain, Ebony dans les années soixante. Il est né a Bamako au mali, en mille-neuf-cent-trente-huit et est arrivé aux alentours de vingt ans en France pour suivre des études d’histoire. Il avait vécu les années 60 comme une rock-star, voitures de sports, mariage avec une italienne, vivant entre les Etats-Unis et la Suisse toujours entouré d’artistes divers et variés. Comment avec autant de talents, d’allant et d’expérience avait-il pu se retrouver père au foyer sans emploi? Et passer ses journées devant la télé, les émissions de jeux, les séries allemandes et je ne sais quoi encore. Comment donc, sans aucun revenus et donc aucune possibilité de liberté matérielle, sans l’aide de ma mère et donc aucune activité personnelle réelle pouvait-il se sentir bien?
Etait-ce juste un beau parleur nous ayant menti sur sa jeunesse, ou juste un homme qui était passé a coté de sa vie?
Peut-être est ce l’explication à ses sautes d’humeur violentes? Son alcoolisme rampant, ou ses renvois à la situation de nos cousins maliens qui eux n’avaient rien pour vivre contrairement a nous, selon lui…
Parce que oui en effet, il nous a appris l’aventure, la vraie, celle qui t’apprends a t’adapter très vite et a t’affirmer clairement.
Comme ce fameux mercredi après-midi, ou une fois de plus, ne souhaitant pas nous laisser seul a la maison, par soucis de responsabilité ou par peur que ma mère ne lui en veuille, je ne saurais dire… Nous voilà parti chez un de ses amis. Autre individu dont la vie n’est faite que de télé et d’alcool. On rechigne, mais on a pas le choix. On ne rechigne pas tant pour l’aventure, mais plutôt pour la conclusion possible de celle ci, la honte et l’incompréhension de voir son propre père se mettre minable devant un parterre d’inconnus rigolards.
Nous voilà donc parti sous le soleil a son zénith ou « étonnamment » nous nouas arrêtons a chaque bar du chemin. Chaque bar l’activité principale de mon père est de « picoler » avec des inconnus en nous payant un diabolo menthe. Il va sans dire que la monnaie utiliser pour ces dépenses est celle de ma mère qui a le seul revenu du foyer, bien sur, ma mère n’était pas censée être au courant de ces dépenses impromptues… On en fait bien trois avant d’arriver à destination et on peut percevoir aisément le déclin de la démarche de mon père… A chaque étape, comme pour le tour de France, on essaie, mon frère et moi avec nos mots et notre force de gamin d’empêcher notre père de boire des verres… En attendant, il fait visuellement l’évolution humaine de manière inversée, son dos se courbant de plus en plus et son allure générale mimant a chaque moment un peu plus le simien.
On ne connaissait pas l’alcool en soi, on était trop jeune, mais on avait déjà compris que ce breuvage changeait le comportement. A la suite de son ingestion, notre père ( et d’autres bien sur ), devenaient extrêmement nerveux et volubiles. Que recelait ce liquide fort désagréable a l’odeur pour changer autant les gens et les amener à s’insulter ou se battre entre eux ??? Mystère…
Nous arrivons enfin chez cet ami, sosie de Freddy Mercury mais en noir, je lui fais la bise,  forcé, je ne l’aime pas, il est sévère, mais surtout, à chaque fois qu’on va chez lui, mon père en ressort très mal. Je ne sais pas combien de temps on passe là-bas, notre père nous mets dans la chambre des enfants de cet ami, on les entends parler et s’engueuler un peu, mais les engueulades, on connaît. Tout ce que je souhaite c’est rentrer. Je suis inquiet, pour mon frère, pour moi, pour mon père et pour ma pauvre mère qui ne sait même pas ou on est… Et de ce qu’il pourrait se passer, mon père étant incontrôlable dans ce type d’état….
Enfin la délivrance, nous partons! Ouf! On va enfin rentrer… Regagner nos pénates, être dans une zone plus sécurisée, à la maison quoi! On fait le trajet inverse, mais là… Mon père nous refait rentrer dans les bars… Pareil, on en refait plusieurs… Déjà, au sortir de chez son ami il ne marchait plus droit et on commençait à le supporter physiquement… Le regard des passants était effrayant et vraiment déstabilisant… Je suppliais mon père de rentrer, mais non, on faisait bar sur bar et il était de plus en plus agressif… Il disait des phrases comme;  » Vous êtes mes enfants, vous n’allez pas laisser votre père tout seul? », « On est une famille, on reste soudés! »,  » Qu’est ce qu’il m’arriverait si vous partiez? »…
J’étais complètement déchiré et voir mon frère se poser aussi peu de question et le voir le suivre comme un mouton me faisait me sentir très coupable, après tout, j’étais le grand frère! C’était à moi d’agir…
J’ai donc commencé à harceler mon père pour qu’on rentre, de me donner la clef de la maison et enfin il m’écouta. Il était plié en deux, comme dans les histoires de Gaston Lagaffe ou il marchait sur ses propres mains, avec comme béquille ses deux enfants de chaque cotés… C’était horrible. Impensable… On arrive a la maison, mais il décide au dernier moment d’aller dans un autre bar plus loin…
Je vois donc, impuissant, la maison s’éloigner. Je le force à me donner la clé en refusant d’avancer, en demandant à mon frère de me suivre… Je le tanne dix minute pour ça en continuant à marcher… Finalement, devant le bar il me donne enfin la clé magique, je peux rentrer et mettre mon frère et moi-même en sécurité.
Mais c’était sans compter sur l’attachement de mon frère pour mon père… Il a refusé. Je l’ai relancé plusieurs fois… Je n’ai pas eu gain de cause et je suis parti en le laissant seul avec mon père, lui me traitant de tous les noms…
Je m’en suis beaucoup voulu… Laisser mon frère comme ça… Mon père lui était adulte, il était censé être notre protecteur… Mais mon frère… neuf ans ? Je ne comprenais pas pourquoi il ne m’avait pas suivi… Et en même temps je ne voyais aucune autre solution que de partir… Ce jour là, la relation parent enfant à disparue. Mon père était devenu un étranger. Il n’était plus question d’aller dans son sens pour quoi que ce soit.
Je suis rentré chez moi, je n’ai pas appelé ma mère, j’étais en plein conflit d’intérêt, la situation familiale était déjà compliquée, je ne voulais pas mettre de l’huile sur le feu… Ma mère se saignait déjà aux quatres veines pour nous trois, passait sa semaine au travail tout en étant réveillée au milieu de la nuit par mon père revenant de je ne sais ou… C’était déjà bien assez difficile pour tout le monde.
Ils sont finalement rentrés un peu plus tard, genre une heure ou deux, il faisait encore jour… Et là j’ai un trou…
Cette journée à tout changé pour moi. Pas que je n’avais pas vécu d’autres déconvenues du genre avant, juste, une adéquation de problématiques, un age, un moment ? Et malgré cette histoire, je remercie mon père. Pourquoi ? Parce qu’à partir de ce moment là j’ai compris qu’en fait, qu’on le veuille ou non, qu’on se le cache ou qu’on évite d’y penser, nous sommes en fait tous très seuls dans la vie. Que la seule personne qui peut réellement se faire du bien comme du mal d’ailleurs c’est nous même, qu’on a en fait toujours le choix et qu’un vrai choix passe souvent par le sacrifice de quelque chose ou quelqu’un. Que la vie est un combat, jamais gagné d’avance, pour le pire et le meilleur. Il faut l’accepter. C’est a mon avis l’un des signes de la maturité d’ailleurs. Même si je n’ai jamais vraiment aimé ce mot.
En cette fin de mercredi après midi, mon père m’a donné une vraie leçon, le soleil déclinait mais mon esprit lui était en total éveil.
Je remercie mon père aujourd’hui, parce qu’il m’a rendu solide comme un roc, m’a obligé a travailler ma confiance en moi, ma pro-activité, ma capacité à « solutionner » un peu tout et n’importe quoi, m’empêchant de devenir une future victime. M’empêchant d’écouter ma voix geignarde qui adore se trouver des excuses…
Et je le remercie par dessus tout pour m’avoir montré ce qu’était une vie d’adulte sans valeurs ni but, de m’avoir montré qu’il fallait éviter de passer a coté de sa vie par soi-disant générosité. La générosité bien ordonnée commence par soi même. C’est la meilleure manière d’aider les autres que de savoir s’aider soi même.
En somme, il m’a appris à chérir la vie et a me battre pour elle. Et pour cela, je lui dit merci.
Bâ Ismaël
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